Pourquoi introduire le concept de « Suaire » pour rendre compte de l’altérité ?
Dans son acception littérale, « le suaire », ce « linge », destiné à recueillir la sueur du visage, indique que quelqu’un a sué. Il implique un avant assorti de raisons à la sueur et un devenir puisqu’il est là pour rompre un état : « être en sueur ». En tant que « linceul blanc » du « revenant » ou du « fantôme » il atteste d’un corps disparu dont il garde la trace tout en en contenant l’âme invisible qui néanmoins subsiste aux limites de ce corps absent. En tant que relique, le « Suaire de Turin » est une représentation authentique, conçue tardivement dans le but de confirmer l’historicité d’un homme, Jésus de Nazareth, qui, par le jeu/je d’écritures, allait devenir un autre, le Christ. Et ceux qui approchèrent cet autre s’accordent à dire qu’ils eurent bien du mal à y percevoir les traits de Jésus.
Ainsi « SUAIRE », empreinte de…, laisse entier le mystère de l’origine comme celui du devenir. Trace de ce qui n’est plus, mais support de ce qui subsiste en tant que souvenir, pensée ou projection ; le « suaire » renvoie donc à deux autres concepts fondateurs de l’image : « l’incarnation » et « la transfiguration ».
Telle qu’elle se dégage des écrits dits du « Nouveau Testament » l’idée d’incarnation pose de façon complètement nouvelle effectivement (voire subversive) la question de « la parole ». Jusqu’alors dans la tradition hébraïque « la parole » était « lettre » (1). Avec les Evangiles, elle devient aussi « chair » (2) et « la chair ça se voit ». Dès lors, l’image, projection du corps et à ce titre tabou dans la tradition juive, devient possible. Elle change radicalement de statut puisque désormais elle tire sa justification de la nécessité de « manifester l’invisible au regard ». « L’incarnation » autorise une représentation (3) qui échappe à la lettre et à la calligraphie. Ce faisant, elle fait de l’image un espace d’écriture et de lecture qui renvoie à un Autre. D’où l’importance du regard que l’on porte aux choses en général et à l’image en particulier puisque la créativité procède de cette faculté de chercher « autre chose que ce qui saute aux yeux » (4). Fondée sur le concept d’incarnation la représentation devient liberté d’interpréter ; elle introduit la nuance, la relativité, et garantit la subjectivité par la prise en compte du sujet pensant la forme, et du même coup la lettre.(5)
Mais l’histoire de la représentation doit aussi beaucoup à cet autre concept qu’est la « transfiguration ». Le passage de Jésus « le Nazaréen », un homme d’ici, au « Christos », figure rédemptrice, suppose, en deçà même de la notion de « résurrection », l’idée d’une « transfiguration », c’est à dire la reconnaissance d’une figure perdue à travers une image révélatrice (6). La « transfiguration » inclut la reconnaissance d’une vérité au delà de l’apparence, de quelque chose qui se parle au delà de l’image, d’un éclairage particulier venu d’un autre lieu, mais qui réagit par contraste avec le figuré. L’image agit donc aussi comme révélateur d’un autre regardant par nos yeux. Sous le figuré se profile toujours une vérité et cette vérité est toujours terrifiante
(7) puisque révélant quelque chose de notre désir. Nous ne « co-naissons » que sous la forme de… Ce que nous formulons de ce que nous voyons préside à notre re-naissance, à notre « résurrection » de sujet renonçant, à l’inverse de Narcisse, à la contemplation de nos apparences.
Entre « Incarnation » et « Transfiguration », le « Suaire » joue sur les deux faces de la création. En tant que support de l’incarnation il nous délivre de la lettre par la subversion de l’interprétation. En tant qu’image fantomatique d’un ailleurs pensant il nous ramène au langage, aux mots, qui réintroduisent la distance. Et comme le notait Simone Weil : « Le beau est dans la distance »

Jacques DUPRESSY, Saint-Sixt, juillet 2004

1-Dans l’Ancien Testament, Dieu est Parole et le Livre est le réceptacle de cette parole, voire même, pendant une très longue partie de l’histoire du peuple Juif, le Temple de Dieu (cf. R. Debray , Dieu un itinéraire). Le monothéisme en général fait du « Nom de Dieu, le Nom de tous les noms, celui qui restera imprononçable et irreprésentable » G.Pommier, Naissance et Renaissance de l’Ecriture.
2-« Et le Verbe devint chair » Jean 1.14
3-C’est le Concile de Nicée qui, en 787, trancha définitivement entre les iconoclastes et les iconodules, autorisant définitivement la représentation de Jésus et donc l’image. Cependant la Théologie de l’Incarnation portait en germe cette autorisation.
4-Cf. « Le Regard esthétisant » cher à Marcel Duchamp
5-Représenter Dieu, c’est l’interpréter. Avec l’image, le texte, la parole, deviennent interprétables. L’interprétation est née avec l’image.
6- Les « Actes des Apôtres », 22 6-11. nous donne une description saisissante de cette transfiguration.
7-Et donc aveuglante, cf. précédemment 22. 11

Suaire et altérité