Annemasse, le 17 février 2005

Merci de m’accueillir ce soir dans ce bel espace. Merci d’être là pour me permettre de nouer un nouveau dialogue autour de « Suaire , le Visage de l’Autre » ; ce travail qui m’a demandé tant d’implications mais m’a permis tant d’échanges inattendus et de rencontres inespérées. La preuve encore ce soir, car « Suaire, le Visage de l’Autre » va dans un instant trouver une nouvelle profondeur, une résonance supplémentaire, puisque Giuseppe STELLA a accepté le challenge d’une performance chorégraphique « Mirage » mise en scène, grâce à la participation de Maud Espitalet et de Jean-Michel Elyn, d’un paysage éphémère interrogateur de notre regard. Je les remercie tous les trois d’oser ajouter, superposer, aux images et aux textes, le mouvement du corps et de l’œil. C’est un vieux désir qui se réalise ce soir.
Pour vous faire partager la démarche de ce travail, sa pédagogie, je voudrais vous faire souvenir d’un conte des frères Grimm, « Jeannot et Margot », repris par Perrault dans le fameux « Petit Poucet ». On sait la résistance de Jeannot et de Margot à se laisser perdre dans la forêt. Nous partageons d’ailleurs leur opposition et fustigeons volontiers la marâtre sans cœur qui ose confronter des enfants à cet univers impitoyable qu’est la forêt toute proche. Nous applaudissons à l’intelligence de Jeannot, alias le Petit Poucet, de semer des cailloux qui, brillant au clair de lune, feront un sentier lumineux ramenant à la maison. Oui, nous nous identifions spontanément à ces enfants désireux de retrouver leurs repères et pourtant qu’y gagnent-ils si ce n’est de retrouver également leur indigence et leur pauvreté. Par contre privés de cailloux par la perspicacité d’une marâtre décidément bien méchante, ils se risquent certes, mais trouvent, dans cette confrontation à un monde apparemment hostile, force et richesse…
La forêt de Jeannot et Margot est en quelque sorte une métaphore de l’Autre. Cet Autre envers lequel nous avons toujours beaucoup de réticences à nous confronter parce qu’il nous invite à changer de paysage, parfois de façon radicale ; parce qu’il nous montre les limites de nos assurances et la stérilité de nos persévérances. Cet autre que pour ces raisons nous jugeons hostile dès lors qu’il nous oblige à nous découvrir. Cet autre encombrant sans lequel pourtant nous ne nous rencontrerions pas.
Alors pardonnez-moi de vous pousser, telle une marâtre, vers des lieux que vous n’auriez peut-être pas souhaité explorer ; mais la révélation réciproque de ce que nous sommes est à ce prix.
Merci.

Jacques Dupressy

Vernissage Galerie 13x13