L’écriture picturale, l’œuvre, n’est pas communication, même s’il nous semble que le créateur nous communique « ses émotions ».

Elle est cependant langage, mais c’est le langage de l’autre, puisqu’elle fait naître chez celui qui la regarde, par l’émotion justement qu’elle lui procure, un sens ; ce sens que l’auteur ne pourrait admettre pour lui-même, car à quoi bon dans ce cas représenter. En effet, ce que l’on perçoit de nous-mêmes est inutile à l’autre puisqu’il est déjà différentiation.

La peinture est, comme l’écriture et le langage, un jeu de travestissement d’une vérité dont on ne veut rien entendre pour soi-même et qui devient acceptable dès lors qu’elle est reprise par l’autre, qu’elle devient discours de l’autre. Le créateur n’est pas un créateur de sens. Il donne à voir et, ce faisant, il donne à penser. Il est créateur de sens pour l’autre, pour cet autre lui-même. Ce faisant, il préserve cet intime, cette vérité indicible du sujet, dont il faut sans cesse repousser l’advenir ; afin que survive le désir, particulièrement le désir qui sous-tend l’acte de représentation.

Faire le choix d’un espace vide, vierge de toute indication, sauf la texture du support lui-même, n’est pas une mince affaire. Cet espace est le lieu du « tout », puisque tout y est possible. C’est un retour à la toute puissance infantile dont chacun garde au fond de lui la marque. Le temps, l’histoire de chacun, s’y désagrège et, de cette évaporation dans l’instantanéité, naît à la fois la peur et l’attrait.

Il y a d’un côté l’illusion diablement séduisante et très fortement attirante que tout est à nouveau possible. La toile blanche nous ouvre à la renaissance de cet être polymorphe que nous fûmes, prêt à jouir encore et encore de cette perversion qui nous permettait de croire que nous étions, nous-mêmes, à la fois l’auteur et l’objet de nos satisfactions.

De l’autre, la peur, celle de la perte, car pour soutenir le désir qui nous conduit à une nouvelle page blanche, nous devrons renoncer, encore et encore, à l’illusion, à la jouissance de l’immédiat.

L’espace vierge et délimité du support invite, appelle irrésistiblement notre corps à y laisser sa trace et à s’y complaire dans la reconnaissance de soi. Avec « l’impression » de cette trace, comme réalité vivante, débute un corps à corps avec soi-même dont le but est sans doute de domestiquer l’impulsivité que l’acte nécessite.

Laisser sa trace, la perdre donc, n’est pas une mince affaire non plus. Elle implique la séparation de soi à soi, la perte d’une partie de soi.

Toute activité créatrice comporte un risque inhérent à elle-même. Ce risque est celui de la technicité, de l’acquisition d’un savoir-faire, d’une habileté à tracer. Pour la technique, à laquelle il ne peut cependant totalement échapper, le créateur s’expose à sa propre impuissance, si par malheur son aisance à faire se substituait à l'écriture elle-même. Ecriture qui ne peut venir que d’ailleurs et qui ne peut donc se satisfaire d’une répétition, même polysémique. L’habileté tue l’écriture du corps et donc la pensée sur ce geste.

Si toutefois les formes se constituent en style (et l’écriture suppose un style), c’est d’une façon toujours et continûment ouverte et qui ne se fige jamais en « grammaire », c’est-à-dire en gestes dénués de sens. Les formes se succèdent dans une perpétuelle nouveauté et cohabitent dans un espace ouvert à tous les possibles. La représentation picturale peut « dégénérer » en vocabulaire décoratif, mais c’est lorsqu’elle devient langage et non plus écriture.

L’écriture pictographique est du registre des tensions sensibles et non de celui des rapports logiques. Elle ignore les règles.

« La pensée rigoureuse n’a aucune prise sur la représentation. Elle n’y trouve pas de prise car toute pensée est un échafaudage de mots et d’idées » (Lemagny « La matière, l’ombre, la fiction » - Nathan – BNF).

Lorsque Manzoni mettait en guise de création ses propres excréments en boîte, ce n’était pas uniquement par goût de la provocation, mais parce qu’il avait compris qu’à l’origine toute création est une énorme « merde », dont il faudra réussir l’emballage pour qu’elle soit parlante à un autre, alors qu’elle est le fruit de nos entrailles.

Méritent le nom d’artistes ceux, peu nombreux, qui parviennent à affronter ce corps à corps violent qui consiste à passer de l’écriture du corps, au corps d’une écriture, au style. Ce basculement de l’écriture de soi vers l’écriture d’un autre est sans doute ce qui définit le génie artistique. Sans cette capacité de renversement, il n’y a au bout du compte que de la « merde ».

Cependant, l’écriture pictographique ne peut être réservée aux seuls artistes, définis précédemment, justement parce qu’elle a quelque chose à voir avec la distanciation de soi à soi par l’autre.

Entre corps et langage : la représentation