2005 : "Salade Niçoise"

A l'occasion des 40 ans de la MJC de La Roche sur Foron, les animateurs théâtre se sont réunis pour écrire, réaliser et jouer "Salade Niçoise" : Un arrosoir, une chaise, des photos, une statuette, un bijou... Des destins, croisés, empruntés à la littérature, au cinéma, à des vies rélles ou imaginaires, cocasses ou nostalgiques.

Extait :
Le docteur Sigmund Freud
Ecrit par Jacques Dupressy

Le Docteur Sigmund Freud caressa la statuette de jaspe qu’il venait d’acquérir fort cher chez cet éclectique antiquaire de Manaus.
Il sentit la tiédeur toute féminine de la pierre qui lui en rappela une autre. Celle justement qui avait empli sa main le jour où la Castafiore avait entrouvert négligemment son manteau de fourrure, laissant apparaître comme par inadvertance un décolleté généreux et des hanches gainées d’une robe de soie sauvage, avant de se raviser et de resserrer le manteau contre elle prétextant le froid qu’il faisait à Vienne ce jour là.
Puis elle s’était allongée sur le divan du Docteur Freud, sans se dévêtir, et avait comme à son habitude croisé ses jolis pieds chaussés, ce jour là, de bottines en chevreau souple. Elle avait fermé les yeux et avait ainsi passé la séance sans parler. Que voulait dire ce silence, tout à fait inhabituel chez la Castafiore ? On aurait dit que pour une fois les rôles étaient inversés ; comme si la Castafiore attendait que Freud se déclare. Le bon docteur avait été ce jour là au supplice, la main électrisée irrésistiblement attirée vers le chinchilla couleur perle.
Il avait beau avoir vu clair dans le manège de Bianca Castafiore, le corps un instant offert vite dérobé sous la fourrure épaisse, rien n’y avait fait et il avait bien failli… Aujourd’hui encore à cette évocation il caressait avec une certaine compulsion la pierre finement rubanée de brun ocre. Et puis, à la fin de la séance elle était partie pour ne plus revenir aux séances suivantes. Il avait fini par oublier, jusqu’à cette journée où, par pli spécial, elle l’informait qu’elle serait à Manaus pour un concert d’adieu. Il avait voulu réduire à néant ce message, mais l’effet du parfum qui s’en dégageait -le même qu’à Vienne- et de la fine écriture qui l’ornait, le persuadèrent qu’il n’en avait point encore fini avec cette ineffable patiente… Sa présence à Manaus le confirmait… Heureusement il avait trouvé par le plus grand des hasards –mais le hasard existe-t-il vraiment ?- cette magnifique statuette aux couleurs charnelles, qui dans ses pensées se substituait maintenant à l’image obsédante du corps de la diva. Après une brève toilette réparatrice des méfaits de l’incroyable chaleur qui régnait sur Manaus, la décision du Docteur Freud était prise… Il ne pouvait pour sa réputation, se montrer à la représentation de ce soir. Par contre il devait un message à la Castafiore, celui qu’il avait été incapable d’articuler lors de leur dernière rencontre à Vienne. Il ne douta pas un instant que Bianca Castafiore en recevant le présent comprendrait l’admiration qu’il continuait de lui porter, sans doute mieux que tous les mots qu’il aurait pu lui dire.
Ainsi fut fait, il confia au groom de l’Hôtel la statuette enveloppée avec toute la délicatesse dont il était capable accompagnée de sa carte.
Quelques heures plus tard c’est en sifflotant l’air des bijoux que le Docteur Freud prépara sa valise. Il rentrait à Londres sans plus tarder.