A l'occasion des 40 ans de la MJC de La Roche sur
Foron, les animateurs théâtre se sont réunis pour
écrire, réaliser et jouer "Salade Niçoise"
: Un arrosoir, une chaise, des photos, une statuette, un bijou... Des
destins, croisés, empruntés à la littérature,
au cinéma, à des vies rélles ou imaginaires, cocasses
ou nostalgiques.
Extait
:
Le
docteur Sigmund Freud
Ecrit par Jacques Dupressy
Le
Docteur Sigmund Freud caressa la statuette de jaspe qu’il
venait d’acquérir fort cher chez cet éclectique
antiquaire de Manaus.
Il sentit la tiédeur toute féminine de la pierre
qui lui en rappela une autre. Celle justement qui avait empli
sa main le jour où la Castafiore avait entrouvert négligemment
son manteau de fourrure, laissant apparaître comme par
inadvertance un décolleté généreux
et des hanches gainées d’une robe de soie sauvage,
avant de se raviser et de resserrer le manteau contre elle prétextant
le froid qu’il faisait à Vienne ce jour là.
Puis elle s’était allongée sur le divan
du Docteur Freud, sans se dévêtir, et avait comme
à son habitude croisé ses jolis pieds chaussés,
ce jour là, de bottines en chevreau souple. Elle avait
fermé les yeux et avait ainsi passé la séance
sans parler. Que voulait dire ce silence, tout à fait
inhabituel chez la Castafiore ? On aurait dit que pour une fois
les rôles étaient inversés ; comme si la
Castafiore attendait que Freud se déclare. Le bon docteur
avait été ce jour là au supplice, la main
électrisée irrésistiblement attirée
vers le chinchilla couleur perle.
Il avait beau avoir vu clair dans le manège de Bianca
Castafiore, le corps un instant offert vite dérobé
sous la fourrure épaisse, rien n’y avait fait et
il avait bien failli… Aujourd’hui encore à
cette évocation il caressait avec une certaine compulsion
la pierre finement rubanée de brun ocre. Et puis, à
la fin de la séance elle était partie pour ne
plus revenir aux séances suivantes. Il avait fini par
oublier, jusqu’à cette journée où,
par pli spécial, elle l’informait qu’elle
serait à Manaus pour un concert d’adieu. Il avait
voulu réduire à néant ce message, mais
l’effet du parfum qui s’en dégageait -le
même qu’à Vienne- et de la fine écriture
qui l’ornait, le persuadèrent qu’il n’en
avait point encore fini avec cette ineffable patiente…
Sa présence à Manaus le confirmait… Heureusement
il avait trouvé par le plus grand des hasards –mais
le hasard existe-t-il vraiment ?- cette magnifique statuette
aux couleurs charnelles, qui dans ses pensées se substituait
maintenant à l’image obsédante du corps
de la diva. Après une brève toilette réparatrice
des méfaits de l’incroyable chaleur qui régnait
sur Manaus, la décision du Docteur Freud était
prise… Il ne pouvait pour sa réputation, se montrer
à la représentation de ce soir. Par contre il
devait un message à la Castafiore, celui qu’il
avait été incapable d’articuler lors de
leur dernière rencontre à Vienne. Il ne douta
pas un instant que Bianca Castafiore en recevant le présent
comprendrait l’admiration qu’il continuait de lui
porter, sans doute mieux que tous les mots qu’il aurait
pu lui dire.
Ainsi
fut fait, il confia au groom de l’Hôtel la statuette
enveloppée avec toute la délicatesse dont il était
capable accompagnée de sa carte.
Quelques
heures plus tard c’est en sifflotant l’air des bijoux
que le Docteur Freud prépara sa valise. Il rentrait à
Londres sans plus tarder.
|
 |
|
|
|
 |
|