« Ca n’existe pas, mais nous l’avons vu »(1)

« En art seul le résultat compte »
Jean-Claude LEMAGNY (2)

« L’art est toujours aux prises avec une matière (3)» nous rappelle-t-il également . Le photographe travaille lui aussi avec la matière, une matière un peu particulière, puisqu’elle est insaisissable : la lumière, qui selon son intensité dévoile, dans des degrés infinis, les couleurs, les contours et les formes. Mais c’est dans l’opposition entre lumière et ombre que la matière du photographe s’organise. Cependant cette opposition n’est pas dans un rapport de proportionnalité entre ses deux composantes. En effet plus la lumière est intense et plus l’ombre est profonde, en même temps la lumière n’est que du « blanc », c’est donc de l’ombre qu’elle tire sa matérialité. C’est sans doute ce qui fait dire à Brassaï que « Le photographe n’invente rien, il imagine tout » car c’est à lui de jouer avec ce phénomène où la matière du photographe, la lumière, ne se révèle que par l’ombre qu’elle produit par son absorption.
Produit de l’imagination toute photographie n’est-elle pas une expérience sensible qui renvoie aux perceptions plus ou moins organisées dans notre mémoire ? En photographiant, dans les différentes phases de cette étape, j’ai toujours le sentiment d’une « vérité instinctive (4)» qui lorsqu’elle affleure me fait appuyer sur le déclencheur, et ce quel que soit le travail de réglage et de cadrage. Dans l’étape de mise à jour de la lumière qui construit la photographie, il m’apparaît toujours que la nouveauté et la richesse du résultat relève d’un éprouvé qui se développe de manière complexe entre « différenciation » et « identification » aux images mentales qui constituent ma mémoire et donc ma représentation du monde sensible. Toute photographie a une histoire, qui n’est pas tellement celle de sa réalisation, mais celle de ce qu’elle révèle de son antériorité, de ce qu’elle convoque ou refoule. Elle répare l’oubli ou le renforce. Il en est ainsi du côté du créateur comme du côté du spectateur, qui ne peut pas ne pas devenir créateur d’une nouvelle expérience sensible, la sienne. La photographie conduit à l’élaboration d’une identité personnelle, faite par contraste d’adhésions et de refus. C’est en cela qu’elle est proche du langage. Ce que nous voyons n’existe pas, au sens de réalité, ce n’est que l’effet de la lumière sur le film de notre « mémoire » dans toutes ses composantes, individuelle et collective, consciente ou inconsciente.
Dans cette série de 30 photographies qui composent « D’ombre et de lumière », j’ai poussé à l’extrême les contrastes de façon a me rapprocher le plus possible des matrices de notre champ perceptif. Celles qui émergent de notre mémoire, que nous avions oubliées et que pourtant nous avons toujours connues.

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1-Henri BAUCHAU, Le Déluge, Actes Sud, 2010
2-La matière, l’ombre, la fiction, Nathan
3-Idem
4-Michel FRIZOT, Le souffle des photons, introduction à l’œuvre de Dieter APPELT, Photo Poche, Actes Sud


d'ombre et de lumière
Beaubourg Metz